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Combien d’entreprises savent que leur LMS ne fonctionne plus — sans rien faire pour y remédier ? Plateformes obsolètes, interfaces vieillottes, reporting laborieux : le constat est largement partagé. Pourtant, la plupart préfèrent endurer la lente dégradation plutôt que de relancer un projet de migration. Par peur du vide, par lassitude, ou simplement parce qu’elles ne croient plus vraiment au LMS. Ce qui se joue ici dépasse la technique : c’est le rapport de l’entreprise au changement qu’il faut interroger.
Colonne vertébrale ou maillon faible ?
Le LMS devait être l’épine dorsale du digital learning. Il est souvent devenu son point de rupture. Ce système censé fluidifier les apprentissages finit par les entraver. D’après le Brandon Hall Group (Building the Business Case for Learning Management Systems, 2024), seulement 10 % des entreprises se disent pleinement satisfaites de leur LMS, et plus d’un tiers envisagent de le remplacer à court terme (ces chiffres datent certes un peu, mais l'insatisfaction n'a pu que croître depuis, alors que les plateformes LMS rencontrent des difficultés à s'adapter à la nouvelle donne de l'IA générative). La promesse d’un environnement structuré, unifié et pilotable a viré au cauchemar administratif : interfaces lentes, intégrations RH inachevées, manque d’ergonomie… Résultat, les apprenants désertent. Quand se former prend plus de temps que de chercher l’information sur Google (ou sur ChatGPT !), la bataille est perdue. Les plateformes “sérieuses” des années 2010, pensées pour la conformité, peinent à rivaliser avec les standards de fluidité, de personnalisation et d’instantanéité fixés par les outils du quotidien. Le LMS, colonne vertébrale du digital learning, disions-nous : sa place est, en effet, tout à fait centrale dans l'écosystème numérique de formation ; celui-ci ne pouvant se contenter d'être la juxtaposition d'outils spécifiquement achetés au fur et à mesure que surgissent de nouveaux besoins de fonctionnalités ou d'UX. La colonne vertébrale est-elle solide, souple, musclée, etc. apte à supporter des efforts supplémentaires, à accompagner la croissance du corps (l'entreprise) ? Le moment est sans doute venu d'une pause dans l'acquisition de nouveaux outils (fuite en avant), pour prendre le temps de répondre à ces questions.
Le statu quo jusqu'où ?
Les entreprises ne manquent pas de raisons de ne pas bouger : migrations complexes, données à nettoyer, inquiétude quant au coût et à la fiabilité du prochain fournisseur. Et puis, il y a la fatigue du changement — ce moment où tout le monde est d’accord pour dire que “ce n’est pas le bon moment” ; de fait, les bouleversements en cours ne poussent guère les directions L&D, contraintes dans leur budget, à défendre l'investissement d'un remplacement. Pourtant, le statu quo est souvent plus coûteux que la transformation. Un LMS qui ne remplit plus son rôle génère une perte invisible mais constante : apprentissages inachevés, conformité incertaine, reporting bricolé, équipes formation épuisées à corriger au lieu de concevoir. À mesure que le domaine confié à la plateforme s'étend, ces fissures s’élargissent. Chaque fusion ajoute un nouveau système, chaque filiale son exception. Trois, quatre, parfois cinq LMS co-existent (quand ce n'est pas une dizaine, comme j'ai pu l'observer dans un cas extrême). Un mille-feuille technique dont le coût global dépasse largement celui d’une solution unique et moderne.
Changer de LMS, c’est d’abord convaincre sa propre organisation
Avant d’être un défi technologique, le changement de LMS est une bataille culturelle. L’entreprise doit se convaincre que la formation n’est pas un centre de coût, mais un levier de performance. Le Brandon Hall Group souligne combien un business case bien construit fait la différence : réduction du temps d’onboarding, économies sur les formations externes, gain de productivité pour les administrateurs. Ces indicateurs, tangibles et comparables, redonnent du poids à la fonction formation face à la direction financière. Le problème, c’est que les responsables L&D parlent souvent pédagogie quand leur direction attend des chiffres ! (Les responsables formation éviteront d'abuser de leur "langage métier", qui peut faire figure d'épouvantail pour les directions opérationnelles.) Or, derrière chaque clic perdu, chaque module non consulté, il y a un coût économique mesurable. Construire la démonstration du ROI du changement, c’est donc revaloriser la fonction elle-même.
Oser la confiance
Changer de plateforme n’a de sens que si l’entreprise change aussi de logique. Trop souvent, le LMS est choisi comme un logiciel RH, pas comme un levier de transformation des pratiques. On achète une technologie, on oublie la relation. Or la réussite dépend moins de la solution que du partenariat avec son fournisseur : écoute, accompagnement, réactivité. Le Brandon Hall Group évoque d’ailleurs la nécessité d’une approche “relationship-driven”, fondée sur la confiance mutuelle et la coévolution. La confiance, c’est aussi celle qu’on accorde aux équipes internes : les impliquer dès la conception, faire de la migration un projet partagé et non subi. La refonte d’un LMS n’est pas une opération de maintenance, c’est une réinvention du contrat de formation entre l’entreprise, ses collaborateurs et ses partenaires technologiques. Le moment est donc venu de cesser de “faire avec”. Si le fonctionnel LMS existe depuis 20 ans, ce n'est pas hasard ; mais il doit changer : muter de l'outil de conformité qu'il est encore trop souvent un moteur d’engagement et de performance. Les directions formation qui sauront affronter ce moment de vérité redonneront à la formation sa juste place : au cœur du travail, et non à sa périphérie.
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