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La technologie passe, les problèmes de formation demeurent
17 juin 2026 Twitter X   LinkedIn
Michel Diaz
Directeur de la rédaction
E-learning Letter
Serious games, mondes virtuels, MOOC, social learning, métavers… Depuis vingt ans, la formation accumule les « révolutions » annoncées. Certaines ont laissé des traces utiles. Aucune n'a transformé durablement l'apprentissage en entreprise à la hauteur des promesses formulées. Alors que l'IA générative occupe aujourd'hui tous les esprits, les 80 milliards de dollars perdus par Meta dans son pari sur le métavers invitent à une visite du cimetière des technologies éducatives.

80 milliards de dollars pour une révolution qui n'a pas eu lieu

Pendant plusieurs années, le métavers devait transformer le travail, la collaboration, le commerce, l'éducation et la formation. Mark Zuckerberg en avait fait le cœur de sa stratégie. Les consultants publiaient des scénarios ambitieux ; les fournisseurs adaptaient leurs feuilles de route ; les conférences professionnelles multipliaient les démonstrations. L’avenir semblait écrit d'avance. Puis la réalité a repris ses droits ; confère Reality Labs (division chargée de la réalité virtuelle et du métavers chez Meta) qui aurait accumulé plus de 80 milliards de dollars de pertes. Le chiffre impressionne moins par son ampleur que par ce qu'il révèle : l'écart souvent abyssal entre une promesse technologique et son adoption réelle. Le métavers n'a pas disparu, car les cas d'usage existent, et certains secteurs continuent d'investir. Mais la révolution promise n'a pas eu lieu. Cette histoire dépasse largement Meta. Elle raconte un mécanisme que le monde de la formation connaît particulièrement bien : l'emballement collectif autour d'une innovation présentée comme inévitable avant que les usages ne viennent rappeler quelques réalités plus prosaïques.

Le cimetière des révolutions pédagogiques

Tout département formation devrait régulièrement visiter son cimetière des technologies. On y trouverait les tombes des grandes révolutions annoncées à grands coups de trompettes depuis vingt ans. Certaines portent encore des fleurs, d’autres sont déjà recouvertes de poussière ! Sur les pierres tombales, quelques inscriptions familières : « Le serious game remplacera le e-learning », « Les mondes virtuels réinventeront l'apprentissage », « Les MOOC rendront les universités obsolètes », « Les LXP remplaceront les LMS », « Le métavers transformera la formation ». Les promesses diffèrent, mais les résultats se ressemble curieusement. Au milieu des années 2000, les univers virtuels inspirés de Second Life envahissent les conférences. Grandes entreprises, écoles et universités se précipitent ; chacun veut son campus numérique ; les avatars circulent dans des amphithéâtres virtuels. Quelques années plus tard, le mouvement s'éteint. Les serious games ont pris le relais ; ils doivent révolutionner l'engagement des apprenants… quelques réalisations certes remarquables mais loin de jamais transformer le marché. Arrivent ensuite les MOOC, censés rendre les universités traditionnelles obsolètes. Puis le social learning, le mobile learning, les badges numériques, les Learning Experience Platforms, le métavers. On ne niera pas que chaque innovation a pu être d’un certain apport, mais aucune ne tient les promesses de rupture qui accompagnent son lancement.

Pourquoi les département formation aiment les révolutions

La réponse est moins technologique qu'organisationnelle. Les principaux obstacles à l'efficacité de la formation sont bien connus : manque de temps, faible implication managériale, difficulté à relier les apprentissages aux enjeux opérationnels, arbitrages budgétaires défavorables, absence de reconnaissance des efforts de développement. Ces sujets sont complexes, car ils impliquent des changements de pratiques, de gouvernance et parfois de culture. À l'inverse, une technologie procure une réponse visible : une démonstration semble suffire, ponctuée d’écrans séduisants ; l’affiche d’une ambition de transformation est immédiate… Comment ne pas résister à la tentation. D'autant que tout l'écosystème pousse dans la même direction, investisseurs y compris qui préfèrent financer une révolution que des améliorations progressives. Tout le monde s’y met : les fournisseurs qui adaptent naturellement leur discours, les cabinets de conseil qui construisent des scénarios, les médias (mea-culpa) qui relaient les tendances. Les conférences amplifient le mouvement. À force d'entendre qu'une technologie va tout changer, beaucoup finissent par considérer que la question n'est plus de savoir si elle transformera le marché mais quand elle le fera.

La réalité virtuelle mérite mieux que les effets de mode

La chute du métavers ne signifie toutefois pas que la réalité virtuelle ou la réalité augmentée sont condamnées. Ces technologies disposent aujourd'hui d’applications solides : formation à la sécurité, maintenance industrielle, opérations complexes, gestes médicaux, environnements dangereux ou coûteux à reproduire… Les bénéfices sont réels et parfois spectaculaires. Le problème apparaît lorsque l'on cherche à transformer une solution spécialisée en réponse universelle (l’utilisation, par exemple, de la RV/RA pour développer les soft skills). L'histoire récente montre que les technologies éducatives les plus performantes sont rarement celles qui prétendent tout remplacer. Elles excellent généralement dans un nombre limité de situations où leur valeur ajoutée est incontestable. Les simulations immersives devraient probablement suivre cette trajectoire. Leur avenir paraît assuré dans certains métiers et certains secteurs. Rien n'indique en revanche qu'elles deviendront le mode dominant d'apprentissage en entreprise. La réalité augmentée possède peut-être davantage de potentiel à long terme car elle accompagne directement l'exécution du travail et apporte une aide au moment précis où le besoin apparaît. Cependant, la prudence reste de mise : les responsables formation ont déjà entendu ce type de promesse.

L'IA échappera-t-elle au cimetière ?

L'intelligence artificielle générative constitue aujourd'hui la nouvelle vague. Comme toutes les technologies qui l'ont précédée, elle suscite déjà son lot de prophéties (par exemple, la prochaine disparition des LMS ou des contenus pédagogiques traditionnels). On imagine même que la fonction formation pourrait être marginalisée. De fait, contrairement aux mondes virtuels, aux métavers ou à plusieurs innovations précédentes, l'IA produit déjà des gains observables à grande échelle. Les collaborateurs l'utilisent pour rédiger, analyser, synthétiser, traduire, rechercher ou produire du contenu. Les usages apparaissent souvent avant les projets officiels, ce qui rend la séquence est inhabituelle. Si, pendant des années, les fournisseurs ont tenté de convaincre les utilisateurs de modifier leurs pratiques, avec l'IA, ce sont les utilisateurs qui expérimentent spontanément tandis que les organisations cherchent ensuite à encadrer les usages. Cette différence est sans doute décisive. L'IA échappera-t-elle pour autant au destin des révolutions précédentes ? Personne ne peut encore l'affirmer. Une partie des promesses actuelles disparaîtra probablement, et il est vraisemblable que des acteurs ne survivront pas à la consolidation du marché. Mais, il faut y insister : si les technologies disparues cherchaient à convaincre les collaborateurs de changer leurs habitudes, l’IA s'insère déjà dans leur quotidien. L'IA : potentiellement une des rares innovations capables d'échapper au cimetière ? Raison de plus pour ne pas s'y précipiter en courant !

Dans cet article, Michel Diaz rappelle implicitement que la réponse aux questions « pourquoi » et « quoi », c’est-à-dire à l’intentionnalité pédagogique qui doit guider nos programmes de formation, doit précéder l'étude du « comment » (ici la technologie) !  La formalisation de cette intentionnalité, en réponse à un besoin métier clairement identifié, nécessite une maîtrise préalable de l’andragogie ainsi que des mécanismes qui sous-tendent les apprentissages. De même, l’analyse en amont des impacts attendus et des indicateurs associés donne du sens à la démarche, la rend mesurable et l’inscrit dans une logique d’amélioration continue. Seulement alors, la « réponse formative » peut être étudiée sous ses dimensions méthodologiques (processus de formation) et technologiques (auxiliaires technico-pédagogiques). Une telle approche me paraît particulièrement pertinente, car elle replace la technologie à sa juste place : celle d’un moyen au service d’une finalité. Elle permet également d’éviter que les départements L&D ne sombrent dans une démarche de surface, où l’innovation se réduirait à un simple effet de mode ou à une logique purement « bling-bling ».

Jean-Roch Houllier (Head of Operations, Learning, Digital & Innovation | SAFRAN University)

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