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L’intégration du parcours client d’Accor dans ChatGPT n’est pas un simple mouvement technologique. Elle annonce un déplacement du point d’entrée de la relation commerciale. Or la valeur d’un client dépend de sa compétence, et cette compétence se construit. Si l’interface change, le lieu de formation change aussi. Les dispositifs de formation étendue doivent revoir leur modèle avant que la méta-interface ne redéfinisse, à leur place, la manière dont se fabrique la valeur.
Un mouvement s'enclenche dont Accor est un précurseur : l'hôtelier permet désormais à ses clients de réserver une chambre directement depuis ChatGPT. Le client ne passe plus nécessairement par le site de la marque ; il entre par une interface conversationnelle tierce qui capte l’attention, structure la décision et redéfinit la relation. Ce n’est pas un canal supplémentaire, mais un déplacement du centre de gravité. Lorsque l’interface dominante change, la logique de pilotage change aussi : données, visibilité, hiérarchie des choix, capacité d’influence. Or un client n’a de valeur durable que s’il est compétent ; et un client compétent se forme. Lorsque le parcours client change de point d’entrée, le lieu où se construit cette compétence change également. La formation étendue (extended learning, formation de l'entreprise étendue à ses clients ou à ses partenaires, extended enterprise learning…) ne peut pas rester organisée comme si l’interface dominante lui appartenait encore.
B2C et B2B : la rupture du point d’accès
En B2C, le consommateur recherche, compare, choisit. L’IA agrège l’offre, reformule, contextualise, simplifie. La marque devient un service accessible dans un environnement plus vaste ; sa visibilité directe se réduit et sa narration se trouve médiée par un tiers algorithmique. Mais le B2C passe fréquemment par un réseau, qu’il soit propriétaire ou indépendant : points de vente, concessions, affiliés, corners, partenaires commerciaux. La performance ne dépend pas seulement du produit ; elle dépend de la capacité du réseau à comprendre l’offre, à l’expliquer, à l’incarner et à la relier à un univers de valeurs cohérent. En B2B, cette logique est encore plus structurante : distributeurs, intégrateurs, franchisés ou partenaires structurent l’accès au marché. La compétence conditionne alors directement la qualité de l’exécution commerciale, la crédibilité technique et la solidité de la promesse contractuelle. Dans les deux cas, la dimension pédagogique est centrale. On ne vend pas durablement une offre complexe — qu’elle le soit par sa technicité ou par la richesse symbolique de la marque — sans former ceux qui la portent. Lorsque l’interface IA devient le premier point de contact, l’accès à l’information précède l’entrée dans l’écosystème de marque, et parfois la remplace partiellement. La relation commence ailleurs ; la formation doit en tenir compte.
La compétence du client, actif stratégique
Les entreprises investissent dans la formation étendue parce qu’un client ou un partenaire formé crée davantage de valeur. Il utilise mieux le produit, réduit les erreurs, limite les coûts de support, recommande plus volontiers la marque et demeure plus fidèle. En B2C, tutoriels, parcours d’initiation, communautés d’usage et contenus pédagogiques prolongent l’expérience au-delà de l’acte d’achat. Ils sécurisent l’appropriation et renforcent l’attachement. En B2B, certifications, programmes de montée en compétence et formations obligatoires structurent la performance du réseau et conditionnent l’accès à certaines gammes ou conditions commerciales. La formation soutient donc la qualité d’exécution, la cohérence du discours et la solidité du modèle économique. Un distributeur mal formé dégrade la promesse ; un client final mal accompagné sous-exploite l’offre et fragilise la perception de valeur. Si le client interroge d’abord une IA externe pour comprendre un produit, comparer des solutions ou interpréter un positionnement, la marque perd le monopole d’accès au savoir et à son cadrage. L’enjeu n’est pas la qualité ponctuelle d’une réponse générée ; il est le déplacement du lieu où se construit la compétence et où se fixe la représentation mentale de la marque. La compétence devient plus diffuse, moins encadrée, donc plus incertaine. Ce qui était piloté dans un environnement propriétaire se disperse dans un écosystème conversationnel.
Interface IA : recomposer le modèle d’académie client
L’interface conversationnelle modifie en profondeur le déclenchement, la source et la mesure de l’apprentissage. Le déclenchement devient opportuniste : une question adressée à l’IA remplace l’inscription à un module structuré ou la consultation volontaire d’un portail partenaires. L’apprentissage s’inscrit dans le flux de l’activité commerciale ou d’usage. La source se diversifie : les réponses ne proviennent plus uniquement des contenus validés par la marque mais d’un ensemble de corpus hétérogènes dont la qualité, l’actualisation et les biais peuvent varier. La mesure se complexifie : une part de l’apprentissage échappe aux indicateurs traditionnels de complétion, de certification ou de participation. La formation étendue doit donc changer de logique. Elle ne peut plus se penser comme unique canal de diffusion ; elle doit se positionner comme socle de référence. Structurer des bases de connaissance robustes, clarifier les référentiels critiques, hiérarchiser les savoirs indispensables, garantir la cohérence des messages et définir des cadres d’usage pour les IA génératives. Comme Accor accepte d’exister dans une méta-interface sans renoncer à sa singularité, la marque doit accepter que la compétence se construise partiellement hors portail tout en en conservant la maîtrise stratégique. L’enjeu est aussi économique. La valeur vie d’un client ou d’un partenaire dépend de sa capacité à utiliser l’offre de façon optimale et à la promouvoir correctement. Si la compétence se construit sur des réponses approximatives ou désalignées, la performance commerciale s’érode silencieusement, la promesse se fragilise et les coûts de support augmentent. Recomposer le modèle d’académie client signifie donc investir dans la gouvernance des contenus, renforcer la qualité du socle cognitif et accepter que la bataille ne se joue plus seulement sur la production de modules mais sur la solidité des connaissances accessibles dans un environnement conversationnel ouvert.
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