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On mesure beaucoup, mais on voit peu. C’est ce que constate Nazim Chibane, CEO & co-fondateur de Klara, au contact des organisations qu’il accompagne : ce qui se joue réellement sur le terrain, dans les pratiques des équipes de premier plan, reste trop souvent hors de portée des dispositifs de suivi. Cela tient rarement à une négligence ou à un manque de volonté. La plupart des indicateurs disponibles ont été pensés pour mesurer ce que les collaborateurs déclarent et ce qu’ils produisent. Ils rendent peu compte de ce qui se construit entre les deux, dans leur réalité quotidienne.
Ce que les systèmes remontent, et ce qu’ils laissent dans l’ombre
Dans beaucoup d’organisations, une partie de ce qui fait la performance échappe aux systèmes de suivi. Ce que les systèmes remontent est utile mais partiel. On y voit si les objectifs ont été atteints, si les formations ont été suivies. C'est une lecture fondée davantage sur ce que les collaborateurs déclarent que sur ce qu'ils maîtrisent au quotidien. Utile pour rendre compte. Insuffisante pour piloter. Une autre part, pourtant, ne remonte pas d'elle-même. Elle vit dans les gestes métier que l'opérateur expérimenté exécute par automatisme et dans les ajustements pratiques qu'aucun référentiel ne formalise, mais que tout le monde reconnaît comme déterminants. Cette intelligence se transmet à l'oral, entre collègues, lors des passations de poste ou dans les moments informels. Profondément opérationnelle, souvent décisive pour la performance collective, elle reste cependant quasiment invisible pour l'organisation qui en dépend.
Ce que ça coûte de ne pas voir
Cette invisibilité a un coût, rarement comptabilisé. Le plus immédiat touche à la transmission. Quand un collaborateur aguerri quitte son poste, une partie de son expertise disparaît avec lui, faute de cadre pour l'avoir rendue transmissible à temps. Dans les secteurs où les départs à la retraite s'accélèrent et où les recrutements peinent à suivre, ce phénomène prend une dimension systémique. L’expertise qui part ne reviendra pas. Celle qui reste, faute d’être structurée et partagée, se diluera à son tour. La même invisibilité affecte aussi le pilotage au quotidien. Suivre les résultats d’une équipe ne dit rien de ce qui les produit. Quand deux équipes placées dans des conditions similaires obtiennent des résultats différents, la réponse n’est pas dans les chiffres. Elle est dans les pratiques réelles et dans la qualité de l’accompagnement managérial, dans ce qui se développe au quotidien sur le terrain et que personne ne regarde vraiment. Ces coûts ne sont pas une fatalité. Ils sont la conséquence directe d’une réalité qui reste dans l’ombre : ce qui se construit sur le terrain, faute d’être visible, ne peut être ni accompagné ni piloté.
Ce que les outils ne couvrent pas
Le réflexe courant est d'ajouter un nouveau dispositif de suivi. Mais si les outils disponibles ne regardent pas au bon endroit, en multiplier le nombre ne change pas le problème de fond. La plupart des organisations disposent déjà de nombreux outils. Ce qu’elles mesurent, c'est des déclarations et des résultats, qu’il s’agisse de formations suivies ou d’objectifs atteints. Ces données sont utiles. Elles ne disent rien, en revanche, de ce qui se construit dans cet espace : la maîtrise qui se forge dans le quotidien du terrain, à travers les situations traversées et les ajustements progressifs. C’est pourtant là que se joue l’essentiel de la performance opérationnelle. Pour les organisations qui n’ont pas encore de visibilité sur cet espace, les décisions s’appuient nécessairement sur une image partielle de leurs équipes.
Rendre visible ce qui fait vraiment la performance
La question n'est donc pas seulement de savoir si les équipes ont suivi leurs formations, mais de comprendre ce qu'elles maîtrisent vraiment dans leurs conditions réelles de travail et quelles pratiques rendent possible le niveau de performance attendu. Concrètement, cela suppose de se doter d'un regard sur les pratiques telles qu'elles se déroulent, pas telles qu'elles sont théoriquement décrites. Quel collaborateur maîtrise réellement cette étape critique ? Quelle pratique distingue les équipes qui progressent de celles qui plafonnent ? Où la montée en compétences s'est-elle interrompue, et depuis quand ? Ces questions, les managers de proximité se les posent chaque jour. Ils ont rarement les éléments pour y répondre avec précision. Rendre la progression visible ne revient pas à évaluer davantage. Cela permet à chaque collaborateur de comprendre sa propre maîtrise et d’en voir l’évolution. Les managers disposent également des éléments pour accompagner avec précision, au-delà de l’intuition. Quant à l’organisation, elle peut fonder ses décisions sur ce qui se passe sur le terrain, pas sur ce qui s’y déclare. Quand les pratiques qui font la différence deviennent identifiables et partageables, et que la progression de chaque collaborateur devient lisible pour lui et pour son manager, la performance collective change de nature. Elle ne repose plus uniquement sur les meilleurs éléments ou les initiatives individuelles, mais sur une dynamique structurée et reproductible à l'échelle de l'organisation.
Le progrès des équipes de premier plan
Rendre l'intelligence terrain visible ne demande pas une transformation radicale des organisations. Cela suppose avant tout de structurer ce qui se transmet habituellement à l'oral et de créer les repères qui permettent à chacun de comprendre sa propre progression. Ce n'est plus une question d'intention : les méthodes pour y parvenir existent aujourd'hui. Le progrès des équipes de premier plan, longtemps laissé à l'intuition des managers, peut devenir quelque chose de structuré et de piloté dans la durée. La performance collective ne se mesure plus seulement après coup ; elle se construit en continu, à partir de ce qui se passe réellement sur le terrain. C'est à cette condition que les organisations passent d'une logique de mesure à une logique de progression.
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