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Alors que les besoins en compétences techniques explosent, Patrick Benammar appelle à sortir d’une logique purement quantitative de l’apprentissage pour en refaire un levier stratégique de souveraineté industrielle, d’employabilité et d’ancrage territorial. Gouvernance plus proche des entreprises, mutualisation des équipements, mécénat de compétences, rôle renforcé des CFA « hors les murs » : cette tribune avance des pistes concrètes pour reconnecter durablement formation et travail réel.
Une urgence industrielle et démographique
Depuis maintenant plus de 35 ans, j’ai suivi de près les évolutions de l’apprentissage en France, dans différentes filières techniques. J’ai travaillé dans les Travaux Publics et dans le Bâtiment, où la place centrale de l’apprentissage a été ancrée historiquement depuis des décennies grâce au compagnonnage. Dans l’Industrie et dans la filière automobile (qui a grandement développé l’attractivité de ses métiers en développant des relations privilégiées avec de nombreux acteurs de la formation en alternance), j’ai constaté les apports indéniables de l’apprentissage dans la dynamique d’emploi de nos organisations basées en France. Au-delà du débat sur le coût de l’apprentissage, souvent alimenté par des points de vue purement polémiques, l’apprentissage étant majoritairement financé par les entreprises, il me semble essentiel de réfléchir à l'avenir du marché de l’emploi ainsi qu’à la contribution possible de l’apprentissage à son évolution. D’après un rapport publié par Institut Montaigne en mai 2025, à l’horizon 2035, « le système de formation initiale doit s’ajuster fortement pour permettre une augmentation de 36 % des diplômés de niveau bac +5 et ingénieurs, et de 54 % pour les techniciens, soit près de 28 000 ingénieurs et bac +5, et 29 000 techniciens de plus chaque année ». L’apprentissage peut donc apporter une réponse concrète à ce déficit de compétences techniques, à condition de s’engager dans une démarche de développement volontariste au niveau national et régional.
Le temps de l’éducation n’est plus celui des technologies
L’évolution rapide des technologies ne laisse plus le temps aux acteurs traditionnels de l’éducation pour adapter leurs maquettes pédagogiques aux besoins de nos industries. Il faut souvent trois à cinq ans pour faire évoluer les référentiels et les cursus dans l’enseignement supérieur. Ce délai n’est plus adapté au monde économique dans lequel nous vivons.
L’apprentissage comme projet industriel collectif
Les exemples de l’Allemagne et de la Suisse devraient d’ailleurs nous interroger : comment nos voisins réussissent-ils à maintenir une dynamique industrielle de qualité, en s’appuyant sur l’alternance comme fer de lance de leur politique d’emploi ? La différence vient probablement de la place donnée aux entreprises dans la gouvernance de l’alternance et de la reconnaissance sociale accordée aux parcours en apprentissage. En Allemagne et en Suisse, la formation des apprentis est totalement intégrée à un projet industriel et technologique collectif, souvent porté par un bassin d’emploi et des entreprises de référence. J’ai eu la chance de suivre de près cette expérience chez Siemens, entreprise où les formations certifiantes délivrées en interne ont une valeur reconnue sur le marché du travail. Cette association entre des entreprises qui construisent des référentiels de compétences adaptés à leurs besoins, proposent des mises en situation professionnelles concrètes et s’engagent dans la gouvernance des programmes, et des partenaires éducatifs, est fructueuse. Elle permet de développer une réelle capacité d’adaptation aux mutations technologiques du marché du travail au sein des territoires concernés. La coresponsabilité entre entreprises, branches professionnelles, État et Régions garantit un meilleur alignement stratégique sur un objectif commun : l’employabilité.
Reconnecter formation et travail réel
La question qui se pose à nous est désormais bien connue : comment rapprocher formation et travail réel afin de sécuriser l’insertion professionnelle et l’adaptabilité des compétences ? Le développement de l’apprentissage s’est appuyé sur une réforme de la formation professionnelle qui a ouvert les vannes sans réellement se soucier du financement de long terme ni de la finalité ultime du dispositif : l’employabilité. Seul comptait le résultat immédiat et le million d’apprentis affiché au compteur. Il est désormais temps de réinventer ce dispositif en réécrivant la feuille de route de l’apprentissage sur des hypothèses réalistes concernant les emplois de demain, tout en intégrant les établissements publics et conventionnés, notamment les EESPIG, au cœur de cette nouvelle dynamique. Il faudra également sécuriser durablement le financement de ces formations, qui nécessitent des investissements lourds et réguliers afin de maintenir au niveau attendu les équipements pédagogiques. Une collaboration avec les campus d’entreprise disposant déjà de ces équipements pourrait permettre de mutualiser ces ressources rares et de partager les coûts d’exploitation de ces installations dédiées à la formation.
Faire entrer davantage l’entreprise dans l’écosystème éducatif
La mise à disposition de formateurs issus des entreprises, dans le cadre de conventions de partenariat avec les établissements d’enseignement, pourrait également compléter le corps professoral et compenser les difficultés de recrutement de certains profils techniques. L’intégration des heures financées par l’entreprise pour maintenir le salaire de ces formateurs dans une logique de « mécénat de compétences » pourrait être encouragée par les pouvoirs publics. L’octroi d’un crédit d’impôt, limité par des plafonds de déductibilité réalistes, constituerait une incitation forte pour les entreprises contribuant à une mission de service public contractualisée avec les établissements concernés. En parallèle, le renforcement de structures mutualisées comme les CFA « hors les murs », facilitant le rapprochement entre entreprises à la recherche d’apprentis et établissements recentrés sur leur mission éducative, permettrait également de développer des plateformes de services RH et des solutions technologiques inspirées des pratiques des grandes entreprises. L’écosystème EdTech français est de grande qualité. Il bénéficierait largement de ces développements en y trouvant un levier de croissance important dans une période économique tendue. Une telle dynamique aurait également le mérite de renforcer la souveraineté des solutions utilisées. Il existe donc des solutions concrètes pour nous rapprocher des meilleures pratiques internationales et offrir à nos jeunes la possibilité de développer les compétences requises pour une entrée plus fluide sur le marché du travail.
Un enjeu présidentiel
Démographie défavorable, pyramide des âges déséquilibrée, nombreux départs à la retraite dans les dix prochaines années : le recentrage de l’apprentissage vers les métiers essentiels à la croissance du pays devrait être l’un des enjeux majeurs de la prochaine campagne présidentielle.
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