|
L’annonce par Google, lors de la NRF 2026, d’un protocole permettant à des agents IA d’orchestrer directement des transactions a surtout valeur de signal. Elle rend visible un déplacement déjà à l’œuvre : l’accès aux systèmes ne passe plus nécessairement par leurs interfaces. Transposée au champ de la formation, cette logique rebat les cartes du LMS, longtemps conçu comme point d’entrée central, et met en lumière un paysage devenu profondément hétérogène.
Le déplacement du point d’entrée
Le LMS s’est historiquement construit comme un point de passage obligé. Pour accéder à la formation, il fallait entrer dans un environnement spécifique, s’y authentifier, parcourir un catalogue, s’inscrire, consommer. Cette logique a façonné les architectures techniques, les usages et les critères de choix des plateformes. Elle a aussi structuré les investissements, largement orientés vers l’interface, l’expérience utilisateur et la fluidité des parcours. Le protocole agentique présenté par Google rend visible une autre logique : l’intention n’est plus formulée dans le système de formation lui-même. Elle apparaît ailleurs, dans le flux de travail, dans une interaction métier, dans une situation opérationnelle. L’agent capte cette intention, l’interprète, puis sollicite les systèmes capables d’y répondre. Le LMS cesse d’être le lieu où l’on exprime le besoin. Il devient un système parmi d’autres, mobilisé à la demande, sans être nécessairement consulté. Ce déplacement du point d’entrée ne remet pas en cause la formation. Il remet en cause la centralité de la plateforme comme lieu d’accès et comme interface dominante.
D’un outil central à un écosystème distribué
La remise en cause de la plateforme unique ne date pas de l’agentique. Depuis plusieurs années, les directions formation raisonnent en termes d’écosystème numérique de formation, combinant LMS, outils auteurs, bibliothèques de contenus, plateformes spécialisées, solutions collaboratives, outils métiers et dispositifs externes. Cette approche a remplacé l’idée d’un outil central capable de tout absorber. L’agentique ne contredit pas ce mouvement. Elle l’amplifie et le rend irréversible. Là où l’écosystème conservait encore des points de centralité fonctionnelle, l’agentique introduit une logique d’accès pleinement distribuée. L’orchestration ne s’opère plus à partir d’une plateforme, mais depuis un agent capable de mobiliser, à la volée, les différentes briques du système. Le paysage ne converge plus vers un centre, même élargi. Il devient polycentrique par construction. Toute tentative de reconstituer une plateforme unique, fût-elle enrichie ou rebaptisée, s’éloigne durablement de la réalité des usages à venir. Le protocole agentique agit ici comme un accélérateur : il rend techniquement crédible ce que l’écosystème avait amorcé sans jamais l’achever.
Un paysage LMS qui cesse d’être homogène
Ce déplacement agit comme un révélateur. Longtemps, le marché des LMS a été perçu comme relativement homogène, les différences se jouant à la marge sur l’ergonomie, la richesse fonctionnelle ou l’orientation pédagogique. L’agentique met fin à cette lecture. Tous les LMS ne sont pas affectés de la même manière. Ceux dont la valeur repose principalement sur l’interface, la navigation et l’expérience utilisateur perdent mécaniquement en centralité lorsque l’accès se déplace hors de la plateforme. À l’inverse, les LMS conçus comme des systèmes de référence, capables d’exposer des règles, des droits et des services de manière structurée, voient leur rôle se préciser. C’est pour qualifier ce clivage émergent que Féfaur propose la notion de « LMS d’infrastructure », afin de distinguer les plateformes pensées comme des lieux de celles conçues comme des socles techniques et fonctionnels au service de l’organisation. Cette grille de lecture traduit un basculement rapide du marché, bien plus structurant que les différenciations fonctionnelles traditionnelles, et rendu visible par la capacité des agents à appeler certains LMS… et à en contourner d’autres.
La hiérarchisation induite par l’agentique
L’agentique n’ajoute pas de nouvelles fonctionnalités aux LMS. Elle introduit une hiérarchie fonctionnelle. L’agent sélectionne, appelle, déclenche. Pour fonctionner, il a besoin de systèmes capables de répondre de manière explicite à des requêtes précises : conditions d’éligibilité, règles d’accès, contraintes réglementaires, statut des actions réalisées. Les plateformes incapables de rendre ces éléments lisibles, structurés et actionnables deviennent secondaires dans l’orchestration globale. La richesse fonctionnelle affichée compte moins que la possibilité de mobilisation efficace par des tiers. Le paysage LMS se hiérarchise non plus selon ce que la plateforme montre à l’utilisateur, mais selon ce qu’elle est capable de garantir au système. Cette hiérarchisation est silencieuse. Elle ne fait pas l’objet d’annonces spectaculaires. Elle se joue dans les choix d’architecture, dans la qualité des modèles de règles, dans la capacité à s’insérer dans des chaînes d’orchestration distribuées telles que celles que le protocole agentique rend désormais possibles.
La montée en valeur des LMS d’infrastructure
Dans ce nouveau cadre, les LMS relevant de cette logique d’infrastructure voient leur position renforcée. Ils ont historiquement investi dans la robustesse des règles, la gestion fine des droits, la traçabilité opposable et l’intégration avec le SI RH et les systèmes métiers. Leur valeur n’est pas immédiatement visible pour l’apprenant. Elle est structurelle pour l’organisation. L’agentique ne les rend pas plus attractifs en surface, mais plus centraux en profondeur. À l’inverse, les plateformes dont la proposition repose principalement sur l’expérience utilisateur conservent une utilité réelle, mais locale et contextuelle, cessant néanmoins de structurer l’ensemble du système. La recomposition du paysage LMS est déjà engagée, qui ne se traduit ni par une disparition brutale ni par une rupture spectaculaire ; de fait, elle redessine progressivement les lignes de force d’un marché qui cesse de s’organiser autour des interfaces pour se structurer autour des fonctions d’autorité, d’intégration et de gouvernance, exactement celles que les agents sont capables de solliciter sans jamais les afficher.
|