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L’annonce du rachat de 365Talents par Docebo confirme le déplacement du centre de gravité de la formation vers l’intelligence des compétences, le terrain où se jouent désormais allocation du travail, mobilité interne et priorisation des investissements formation. Derrière l’opération financière, un message (souvent répété) : la cartographie des compétences doit structurer l’architecture même du learning.
Un rachat qui acte la fin du LMS autosuffisant
Le rachat de 365Talents par Docebo intervient dans un marché qui a longtemps promis des plateformes capables de tout couvrir, du contenu à l’administration en passant par l’expérience apprenant. Cette promesse s’est progressivement effritée face à la fragmentation des usages, à la spécialisation des outils et à la pression sur la valeur mesurable de la formation : la logique modulaire a fini par s’imposer, dans une logique de « best-of-breed » (que le meilleur outil l’emporte, dans un périmètre donné, pour peu qu’il soit intégrable dans une architecture numérique plus vaste). En intégrant un acteur de la « skills intelligence », Docebo gagne un socle de données capable d’irriguer l’ensemble de sa plateforme. Le LMS cesse d’être le centre unique pour s’inscrire dans un écosystème où la donnée compétences tient lieu de colonne vertébrale. Cette évolution résonne avec ce que de nombreuses grandes entreprises ont largement observé : multiplication des référentiels, hétérogénéité des données RH, difficulté à relier formation suivie, compétences réelles et besoins opérationnels. Choix industrie, cette acquisition acte que la valeur se situe moins dans la diffusion de contenus que dans la capacité à orienter les décisions liées au capital humain.
La compétence : unité de pilotage
La promesse portée par 365Talents repose sur l’inférence de compétences à partir de multiples signaux : parcours professionnels, projets réalisés, formations suivies, données issues des outils de travail. Cette approche installe la compétence comme « unité de pilotage » partagée entre RH, managers et formation. Elle réduit la dépendance aux déclaratifs et aux référentiels figés en introduisant une dynamique continue d’actualisation. L’enjeu, pour les directions formation, ne tient pas à la sophistication algorithmique, mais à l’usage possible de ces données : une cartographie fiable pour arbitrer les budgets, « cibler » les populations, anticiper les pénuries. Sont ainsi rendus visibles des gisements internes souvent ignorés, qui pourront, par exemple, soutenir les politiques de mobilité. Dans un contexte de tension sur certains métiers, la valeur de cette visibilité excède de beaucoup la simple mise à disposition de catalogues, offrant à la formation son rôle d’allocation intelligente des ressources d’apprentissage (sortir des choix qui relevaient hier d’intuitions ou de rapports partiels).
Du reporting à l’activation
Le point de rupture se situe dans le passage du diagnostic à l’activation. Les outils de skills intelligence produisent habituellement encore des tableaux de bord riches mais peu connectés aux systèmes d’action. L’intérêt du rapprochement Docebo – 365Talents ? Cette courte boucle entre détection d’un écart et proposition d’un apprentissage pertinent, entre identification d’un potentiel et suggestion de mobilité. La donnée devient prescriptive pour répondre aux attentes des directions générales en quête d’impacts réels sur la performance, la rétention ou la transformation des métiers. Le dialogue avec les managers opérationnels est en modifié, au service de réponses rapides, contextualisées et alignées sur leurs priorités. La formation qui s’appuie sur des signaux compétences actualisés parle leur langage, elle s’inscrit dans les cycles du business. Ce rachat s’inscrit dans cette recherche d’un learning plus directement branché sur l’activité réelle.
Un signal pour le marché européen
Que la cible soit française n’a rien d’anecdotique. L’Europe s’est imposée comme un terrain fertile pour les solutions de skills intelligence, portée par des cadres réglementaires, des enjeux de mobilité interne et une culture de la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences. Voir un acteur principalement nord-américain investir plus de cinquante millions de dollars sur ce segment confirme que le marché a dépassé le simple stade exploratoire. Double signal pour les acteurs européens : reconnaissance de leur avance sur certains sujets, intensification de la concurrence. Pour les clients, la question de la souveraineté des données compétences gagne en visibilité (un débat déjà nourri autour des données RH). Les départements formation sont désormais au croisement de ces préoccupations via leur manipulation des informations sensibles sur les trajectoires professionnelles. La gouvernance des données, la transparence des algorithmes, la lisibilité des usages s’installent dans l’agenda des projets learning.
La formation face à ses propres données
Cette opération renvoie la fonction formation à une réalité parfois inconfortable : beaucoup disposent déjà de volumes importants de données qu’elles exploitent peu. Historique des formations, évaluations, certifications, traces d’apprentissage en situation de travail… Ces éléments dorment dans des systèmes cloisonnés. L’arrivée d’outils capables de croiser, d’inférer, de recommander met en lumière ces sous-utilisations. Elle impose un travail de qualité de donnée, de clarification des référentiels, d’alignement avec les politiques RH. La technologie ne remplace pas ce travail, elle en fait un préalable. Les projets de skills intelligence réussis s’appuient sur une vision partagée entre formation, RH et métiers. Le rachat de 365Talents par Docebo illustre cette montée en exigence en rappelant à propos que la valeur ne naît pas de l’outil seul mais de la capacité à l’inscrire dans une stratégie de gestion des compétences cohérente. A la formation se s’approprier la langue des données, de l’allocation de ressources… et de l’anticipation des transformations.
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