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Le numérique devait doper la productivité ; il explique pourtant l’essentiel du décrochage français face aux États-Unis depuis la fin des années 1990. Ce constat de la Direction générale du Trésor suggère que l’enjeu n’est pas seulement d’accéder aux technologies, mais de savoir les transformer en nouvelles façons de travailler. Une question qui concerne directement la formation : a-t-elle suffisamment aidé les entreprises à tirer parti des vagues numériques successives ? L’arrivée de l’IA rend la réponse plus urgente encore.
Le numérique au cœur des 0,6 point qui séparent France et États-Unis
Le constat mérite qu’on s’y arrête. Entre 1997 et 2019, la productivité horaire du travail a progressé en moyenne de 1,9 % par an aux États-Unis, contre 1,3 % en France, soit un écart de 0,6 point par an. Dans une étude publiée en septembre 2026, la Direction générale du Trésor montre surtout que ce décrochage ne vient pas de l’ensemble de l’économie française. Hors secteurs producteurs de technologies numériques et secteurs qui les utilisent intensivement, la France a même légèrement mieux fait que les États-Unis. C’est donc bien dans le numérique et sa diffusion que se concentre l’essentiel de l’écart. Le phénomène dépasse largement les seules entreprises technologiques. Les secteurs utilisateurs intensifs du numérique représentent environ un tiers du PIB : finance, commerce, services professionnels ou certaines activités industrielles. L’étude rappelle ainsi une évidence parfois oubliée après vingt-cinq ans de transformation digitale : la diffusion d’une technologie dans l’économie ne garantit nullement que toutes les entreprises et tous les pays en tireront les mêmes gains. Le numérique n’a pas seulement créé de nouveaux outils ; il a aussi contribué à creuser les écarts de productivité entre ceux qui en ont tiré le meilleur parti et les autres.
La technologie : condition nécessaire mais pas suffisante de la productivité
Un ordinateur, un ERP, le cloud ou un outil collaboratif ne produisent pas mécaniquement de la productivité. Les travaux économiques sur les technologies numériques ont depuis longtemps montré l’importance des investissements complémentaires : réorganisation des processus, évolution du management, circulation de l’information, nouvelles responsabilités confiées aux salariés. Une technologie nouvelle peut même commencer par coûter avant de rapporter, parce que l’entreprise doit apprendre à l’intégrer à son fonctionnement. Le sujet devient alors moins celui de l’équipement que celui de l’appropriation. Deux entreprises peuvent disposer du même logiciel et obtenir des résultats radicalement différents selon la façon dont elles repensent le travail autour de lui. L’une numérise un processus existant ; l’autre profite de la technologie pour supprimer des étapes, redistribuer les rôles ou accélérer une décision. Dans le premier cas, le numérique se superpose à l’organisation ; dans le second, il contribue à la transformer. L’étude du Trésor ne permet pas d’attribuer le retard français à une insuffisance de formation ou d’appropriation : elle invite cependant à regarder au-delà du seul investissement technologique. Si l’écart avec les États-Unis se concentre précisément dans les secteurs où le numérique joue le plus grand rôle, la capacité des organisations à transformer la technologie en nouvelles pratiques de travail devient une question difficile à éluder.
Apprendre à travailler autrement
C’est ici que vingt-cinq ans de transformation numérique interrogent directement les départements formation. Ils ont accompagné toutes les grandes vagues technologiques : bureautique, ERP, CRM, outils collaboratifs, cloud, data, plateformes digitales. Mais une distinction mérite aujourd’hui d’être faite entre former à l’utilisation d’un outil et apprendre à travailler autrement grâce à lui. Le premier objectif est relativement facile à identifier : maîtriser une interface, connaître les fonctionnalités, appliquer une procédure. Le second oblige à entrer beaucoup plus profondément dans le travail réel. Que devient le processus lorsque certaines tâches disparaissent ? Quelles décisions peuvent être prises plus près du terrain ? Quelles compétences prennent davantage de valeur ? Comment le manager doit-il réorganiser l’activité ? La contribution de la formation à la productivité se joue probablement davantage là que dans la maîtrise technique des outils. Elle suppose aussi que le responsable formation intervienne suffisamment tôt dans les projets de transformation, aux côtés des métiers, des RH et des équipes technologiques, plutôt qu’une fois le choix de l’outil effectué et la demande de formation formulée. La question n’est donc pas de prétendre que la formation aurait pu, à elle seule, éviter le décrochage français. Elle est de tirer une leçon des vagues précédentes : l’apprentissage nécessaire à une transformation technologique porte autant sur les nouvelles façons de travailler que sur la technologie elle-même.
Intelligence artificielle : la marche à ne pas rater
L’IA générative donne à cette leçon une actualité particulière. Elle appartient à la longue histoire de la numérisation de l’économie, mais sa vitesse de diffusion et l’étendue des tâches qu’elle peut prendre en charge rendent l’enjeu d’appropriation plus aigu. Une entreprise peut aujourd’hui donner accès au même modèle que ses concurrentes ; rien ne garantit qu’elle en tirera la même valeur. Le différentiel se jouera dans les usages, la réorganisation des processus, la capacité des managers à redistribuer le travail et celle des collaborateurs à exploiter les nouvelles possibilités sans perdre leur jugement. Pour les professionnels de la formation, le risque serait de reproduire un schéma bien connu : déployer rapidement des programmes d’acculturation et de maîtrise des outils tout en laissant aux métiers la question plus difficile de la transformation du travail. L’étude du Trésor donne une autre perspective à cette nouvelle vague. La France n’aborde pas l’IA sur une page blanche : elle arrive avec un retard de productivité accumulé précisément dans les secteurs où le numérique aurait dû produire le plus de gains. L’IA pourrait contribuer à le réduire ; elle pourrait tout aussi bien l’accentuer si d’autres économies apprennent plus vite à transformer ses capacités en nouvelles façons de produire et de travailler. Pour la formation, la marche à ne pas rater n’est donc pas seulement celle de l’IA. C’est celle qui conduit, enfin, de l’apprentissage des technologies à l’apprentissage du travail qu’elles rendent possible.
Par la rédaction d’e-learning Letter
Source : Direction générale du Trésor — Trésor-Éco n° 398, « Le numérique, principal facteur du décrochage de la productivité française par rapport aux États-Unis »
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