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Le moteur de recherche avait bouleversé l’accès au savoir sans se substituer vraiment aux métiers qui l’utilisaient. Avec ses nouvelles déclinaisons de Gemini pour les juristes et les professionnels de la finance, Google franchit une étape : l’outil généraliste se spécialise et prend en charge des pans entiers de l’activité professionnelle. Avec une conséquence rarement évoquée : si l’intelligence artificielle récupère le travail des débutants, où apprendront-ils leur métier ?
Google passe de l’information au travail
Google avait déjà sérieusement bousculé la formation. Son moteur permettait à chacun d’accéder en quelques secondes à une connaissance pour laquelle il fallait auparavant solliciter un sachant, consulter une documentation ou, parfois, suivre une formation. Belle désintermédiation ! Mais Google Search restait généraliste. Il aidait le juriste à trouver une jurisprudence et l’analyste financier à rechercher une information ; il ne faisait le métier ni de l’un ni de l’autre. Les nouvelles déclinaisons de Gemini Enterprise changent la donne. Côté juridique : recherche, analyse et modification de contrats, suivi des évolutions réglementaires. Côté finance : recherches complexes, exploitation de données de marché, documents internes et modèles financiers, préparation d’un deal memo. Dans les deux cas, Google ne se contente plus d’apporter l’information au professionnel : ses agents commencent à travailler avec elle. Après avoir trouvé la réponse à notre place, la firme de Mountain View se propose donc, fort aimablement, de faire aussi une partie du travail. Il fallait y penser.
Après le logiciel métier, voici l’IA métier
Juristes et financiers utilisent depuis longtemps des outils spécialisés. La différence tient à ce que ces outils faisaient : rechercher, calculer, classer, stocker, automatiser une opération. L’IA métier peut interpréter une demande, croiser plusieurs sources, produire une analyse et enchaîner des actions pour atteindre un résultat. Ce qui était généraliste se verticalise. Le juridique et la finance fournissent aujourd’hui deux illustrations particulièrement visibles d’un mouvement appelé à toucher bien d’autres activités intellectuelles. Le moteur de recherche avait contribué à désintermédier l’accès au savoir ; l’IA métier commence à désintermédier l’exécution du savoir-faire. Un cran plus loin, donc. Et une excellente occasion de redécouvrir que l’expression « transformation des métiers », utilisée avec enthousiasme dans tant de présentations PowerPoint, finit parfois par désigner une véritable transformation des métiers.
Qui fabriquera les seniors de 2035 ?
Voilà cependant un petit problème dans la grande machine à productivité. Une partie des tâches que Gemini promet d’absorber était confiée aux moins expérimentés. Le jeune juriste apprend aussi son métier en recherchant des précédents et en produisant ses premières analyses. L’analyste financier apprend en rassemblant les données, en construisant ses premières synthèses et en voyant un senior les corriger. Le travail produit simultanément un résultat et de l’expérience. Nous avions déjà abordé dans e-learning Letter les difficultés rencontrées par les jeunes diplômés lorsque l’IA supprime précisément les premières marches de leur vie professionnelle [Que reste-t-il à apprendre ? (si l’IA produit à la place des salariés)]. Les IA métier rendent le problème plus concret : les entreprises auront peut-être besoin de moins de juniors pour produire, tout en ayant toujours besoin de seniors pour traiter les cas difficiles et contrôler les machines. Le calcul de productivité est impeccable. Reste ce détail : un senior est généralement un ancien junior. Si l’on supprime les tâches par lesquelles celui-ci apprenait, il faudra donc inventer une autre manière de fabriquer celui-là. Voilà qui devrait occuper quelques responsables formation entre deux projets de déploiement de l’IA.
La formation réglementaire perd son monopole
L’onde de choc peut atteindre la formation elle-même. Juridique, finance, conformité : des organismes ont bâti une partie de leur activité sur l’évolution permanente des textes, des règles et des pratiques. Une nouvelle réglementation arrive, on actualise le programme, on réunit les professionnels et on leur explique ce qui a changé. Modèle éprouvé. Seulement, Gemini Enterprise for Legal est notamment conçu pour suivre les évolutions réglementaires et aider le juriste à les mobiliser dans son travail. Lorsque l’outil connaît la nouvelle règle, la contextualise et la présente au moment précis où elle devient utile, la journée de « mise à jour réglementaire » organisée trois mois plus tard risque de perdre un peu de son suspense. Les formations juridiquement obligatoires ne disparaîtront évidemment pas, pas plus que les besoins d’explication et d’appropriation. Mais tout un marché consiste aussi à transmettre des évolutions de connaissances. Or le Learning rêvait depuis vingt ans d’apporter la bonne information au bon moment, dans le flux de travail. Google pourrait prendre la promesse au pied de la lettre : apporter directement la réponse dans le travail et supprimer au passage la case formation. Les organismes concernés devront peut-être trouver un argument commercial légèrement plus ambitieux que « contenu actualisé ».
Il va falloir mériter la formation
Ce qui reste au Learning n’est pas nécessairement le moins intéressant. Si une tâche automatisée contribuait à fabriquer de l’expérience, il faut recréer ailleurs les situations permettant cette acquisition. Si une nouvelle règle arrive directement dans le flux de travail, former ne consiste plus forcément à la transmettre, mais à faire comprendre ses principes, ses limites et les situations dans lesquelles son application exige du jugement. Simulations, dossiers complexes, confrontation aux productions de l’IA, compagnonnage avec les experts : la valeur se déplace de la distribution de connaissances vers la construction de capacités. Google Search avait déjà retiré à la formation une partie de son rôle de distributeur du savoir. Les IA métier pourraient maintenant lui retirer une partie de son rôle de distributeur des mises à jour. On peut le regretter. On peut aussi considérer que cela oblige enfin la formation à répondre à une question assez saine : lorsque l’information est disponible, actualisée, contextualisée et directement exploitable dans l’outil de travail, pourquoi faut-il encore former ? Si la réponse tient dans un bon PowerPoint et un quiz de dix questions, il y a peut-être effectivement de quoi s’inquiéter. Si elle consiste à faire acquérir du jugement, de l’expérience et une véritable capacité professionnelle, Google a encore un peu de travail.
Par Michel Diaz
Sources : Google Cloud — Gemini Enterprise for Legal ; Google Cloud — Gemini Enterprise for Financial Services
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