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Skillsoft annonce la disponibilité générale de sa plateforme Percipio nouvelle génération. Au programme : LX Design Studio et CAISY pour créer des contenus interactifs en quelques minutes, cartographie des compétences, évaluation et mesure intégrées dans un seul système. L'arsenal du skills management version se déploie. L'annonce soulève toutefois une question rarement posée : si l'IA peut désormais cartographier, évaluer et combler les gaps de compétences, quel espace de décision stratégique reste-t-il à la fonction formation ?
L'offre Skillsoft : cartographie vs terrain
La plateforme Percipio promet de résoudre une équation complexe : transformer le travail réel en données exploitables. Le système cartographie les compétences, évalue les gaps, génère des parcours alignés sur les rôles ; LX Design Studio et CAISY permettent de créer des expériences d'apprentissage personnalisées « en quelques minutes ». Skillsoft met en avant trois capacités clés : personnalisation de l'apprentissage pour une main-d'œuvre dynamique, visibilité et mesure des compétences dans une plateforme unique, connexion entre apprentissage et impact réel. Pour les directions formation qui préparent un appel d'offres, l'arsenal technique est là. Reste à savoir ce qu'il capture vraiment du travail tel qu'il se fait. Cette question vaut pour Skillsoft et pour tous ses compétiteurs. Car la compétence ne se manifeste pas dans l'abstrait d'un référentiel ; elle surgit en situation, face à l'imprévu. Par exemple, un développeur ne mobilise pas les mêmes ressources selon qu'il corrige un bug en urgence ou conçoit une architecture logicielle. Cette plasticité, qui constitue le cœur même de la compétence professionnelle, résiste par nature à la standardisation algorithmique. Les cartographies produites reflètent ce que le système peut voir, pas nécessairement ce qui compte ; l'écart entre la carte et le territoire s'installe.
LMS et skills management : le rapprochement en cours
Skillsoft n'est pas seul dans cette course. Le marché connaît une phase de consolidation intense où les plateformes d'apprentissage absorbent les spécialistes du skills management. Docebo a acquis 365Talents en janvier 2026 pour 54,6 millions de dollars ; 360Learning avait racheté eLamp en octobre 2023. Le mouvement signale une convergence : les éditeurs de LMS comprennent que la gestion de l'apprentissage ne suffit plus, il faut cartographier et piloter les compétences. Les deux fonctions fusionnent dans un même système. Cette intégration transforme l'architecture du marché. Les plateformes d'apprentissage ne proposent plus seulement de diffuser des contenus ; elles prétendent désormais détecter les besoins, recommander les parcours, mesurer les progressions, orienter les mobilités internes. De fait, le LMS de 2026 n'a plus grand-chose à voir avec celui de 2020. Il ne distribue plus la formation, il la pilote. Cette intégration place l'algorithme au centre des décisions formation. Quand la plateforme détecte automatiquement un gap et déclenche un parcours d'apprentissage, où se situe encore la main humaine dans la boucle ? Ce qui se joue donc dans ces récentes acquisitions : non pas simplement l'ajout de fonctionnalités, mais un déplacement du lieu de la décision.
L'IA comme moteur d'obsolescence
Skillsoft invoque une statistique : 40% des compétences professionnelles devraient changer d'ici 2030 sous l'effet de l'IA et des technologies émergentes (le WEF est passé par là). De là l'urgence du skills management ; delà aussi un paradoxe… L'IA générative permet de détecter et combler les gaps de compétences avec une rapidité inédite ; mais elle accélère simultanément l'obsolescence de ces mêmes compétences ! ChatGPT rend obsolètes certaines pratiques de codage au moment même où des plateformes proposent de former à ces pratiques. L'automatisation de la création de contenus pédagogiques transforme le métier de concepteur pédagogique pendant qu'on forme des professionnels à ce métier dans sa version antérieure… Course permanente à la mise à jour : la plateforme signale un besoin, propose un parcours, mesure la progression ; trois mois plus tard, les outils ont évolué, les pratiques ont changé, le besoin s'est déplacé. Le système censé apporter de la stabilité en constitue au contraire le moteur d'instabilité croissante. Cette dynamique transforme la nature même du travail de formation : il ne s'agit plus de construire des compétences durables mais de maintenir une employabilité flottante, constamment réajustée.
Le pilotage délégué à l'algorithme
Les plateformes de skills management proposent une promesse d'efficacité séduisante pour des fonctions formation sous pression. Ron Hovsepian, CEO de Skillsoft, le formule clairement : « Le défi n'est plus simplement l'accès à la formation. Le défi, c'est de savoir si votre main-d'œuvre est prête pour ce qui vient ». L'IA recommande les parcours, l'algorithme priorise les besoins, le système oriente les budgets ; la tentation est forte de s'en remettre à cette intelligence artificielle qui ne doute jamais et produit des réponses immédiates à des questions complexes. Cette délégation pose une question de responsabilité rarement formulée : quand la plateforme décide qu'une compétence est critique et qu'une autre peut attendre, sur quels critères s'appuie-t-elle réellement ? Les algorithmes intègrent les biais de leurs concepteurs, reproduisent les logiques dominantes du marché, privilégient ce qui est mesurable sur ce qui est significatif. Le responsable formation qui valide les recommandations sans les interroger externalise ses choix stratégiques vers un système dont la logique interne lui échappe. La plupart des fournisseurs de solution mettent en avant la puissance de l'IA sans documenter ses limites ; les cas d'usage présentés montrent des success stories, ils occultent les situations où le système s'est trompé, où les recommandations ont conduit dans des impasses.
La fonction formation à l'épreuve de l'automatisation
L'arrivée de ces plateformes marque une étape dans l'industrialisation de la formation. Skillsoft affirme servir 60% des entreprises du Fortune 1000 et 105 millions d'apprenants dans le monde ; ces chiffres signalent une normalisation en cours. Ce qui relevait du jugement professionnel bascule vers le traitement algorithmique ; l'enjeu n'est pas de refuser cette évolution mais d'en négocier les termes. Pour les directions formation qui préparent un appel d'offres, la plateforme Percipio, parmi d’autres, présente des capacités techniques réelles : création rapide de contenus via LX Design Studio et CAISY, cartographie et évaluation des compétences intégrées, parcours d'apprentissage structurés. Ces fonctionnalités peuvent constituer un outil d'aide à la décision pertinent si elles restent cela : une aide, pas une substitution au pilotage stratégique. Elles posent problème lorsqu'elles prétendent capturer l'intégralité du réel et dicter les choix. Entre ces deux positions, chaque organisation doit tracer sa ligne. Les plateformes de skills management s'installent dans le paysage de la formation ; la question n'est plus de savoir s'il faut les utiliser mais comment les utiliser sans renoncer à ce qui fait la valeur propre de la fonction formation : la capacité à penser le développement des personnes au-delà de ce qu'un algorithme peut voir.
Sources : Communiqué Skillsoft
Par la rédaction d'e-learning Letter
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